L'intensité des enfants adoptés

Nous voici à environ 3 semaines de la rentrée scolaire. Cela fait maintenant près de 2 mois que nous sommes revenus au pays avec les plus beaux enfants du monde... Normal, ce sont les nôtres me direz-vous. En fait, je parle de la beauté intérieure et extérieure. Depuis le 24 avril, jour de notre première rencontre, nous avons appris à les connaitre, à découvrir leur personnalité, leurs intérêts, leurs rêves, leurs peurs, etc... Ces enfants sont une découverte au quotidien car avec l'arrivée du langage, nous en apprenons énormément sur leur passé, leurs émotions et leurs désirs. C'est passionnant de les voir évoluer et d'écouter ce qu'ils ont à nous dire. 

Depuis le début du mois d'août, nous avons vu une progression de l'apprentissage du français qui est fulgurante pour Oleg, qui commence à sérieusement émerger pour Lisa, mais qui reste encore très timide pour Macha. Tout cela est fort normal considérant la dynamique entre ces trois enfants. Oleg semble également l'enfant qui s'intègre le plus socialement : on le voit côtoyer des enfants de la famille plus facilement, il salue des adultes lorsqu'il se promène au parc, il commence à s'intéresser à de nombreuses choses qu'il ne connaissait pas en Ukraine. Tous les soirs, lors de la routine du dodo, il est impressionnant de voir à quel point il s'ouvre le coeur par des confidences qui peuvent être mignonnes, touchantes voire profondes. Il se rend compte également qu'il a beaucoup de plaisir à être avec nous lorsqu'il parle en français. Il lui arrive même de chercher ses mots en russe ou de carrément oublier certains mots. Un soir, il confie à sa Maman que le français fait une arrivée dans sa tête et qu'il lui arrive maintenant de dire "bye bye" au russe. Hier encore, il me confie qu'il ne souhaite plus revenir en Ukraine car c'est un pays qu'il lui fait peur. Pour les filles, on sent qu'elles ont encore clairement un attachement à leur pays et à leur langue. Cela est tout à fait normal à ce stade-ci.

En ce bel été, les activités n'ont pas manqué : piscine, cueillette de bleuets, festival Juste pour rire (Montréal), festival des montgolfières (St-Jean-sur-Richelieu), cinéma, concert en plein-air, jardinage, etc... Cependant, les activités doivent être courtes et/ou captivantes. Il n'est pas rare que si l'activité ne les passionne pas, qu'on entende "Est-ce qu'on rentre à la maison ?". Ah la maison... C'est sans aucun contredit leur point d'encrage, leur sécurité. Ils se sentent bien chez nous et pourraient y rester des jours sans sortir. Il est de notre rôle de leur faire rencontrer de nouveaux visages, de nouveaux centres d'intérêts et de modifier leur routine. En parlant de routine, ce sont des enfants qui doivent avoir un plan de sortie. Lorsque nous allons dans un lieu qui leur est inconnu, il faut tout détailler : qui est la personne, où nous allons, ce que nous allons faire (dans le bon ordre SVP), pourquoi nous sommes invités (ils ne comprennent pas encore qu'on peut nous inviter uniquement pour faire plaisir !), quand nous allons rentrer, est-ce que nous mangerons sur place... C'est simplement un signe d'une grande insécurité qui les habite encore. Heureusement qu'ils sont trois pour se soutenir ! C'est certain que cela nous épuise beaucoup de toujours répéter notre plan de la journée aux heures, mais en même temps nous comprenons qu'ils ont toujours eu des journées très planifiées à l'orphelinat. C'est donc un héritage avec lequel nous devons vivre.

Au niveau de la santé , tout va très bien. Les jumeaux ont été rencontrés le 1er août et il n'y a rien à signaler. C'était une longue journée entre le bureau du médecin, les radiographies et les prises de sang. Là encore, les enfants ont regardé partout autour d'eux les différentes communautés présentes : musulmans, juifs, asiatiques, handicapés, etc... Malgré le fait que nous avons expliqué que le Canada est un pays ouvert et libre, ils restent surpris et curieux de voir ces personnes. Ils nous confirment que jamais ils n'ont vu de juifs et de chinois. Je vous laisse imaginer à quel point c'est un peuple "ouvert d'esprit". Nous ne leur en voulons pas, à l'inverse des personnes qui leur ont forgé certaines idées nauséabondes dans leur tête... 

C'est certain que ce sont des enfants de 9-10 ans, donc je vous laisse imaginer qu'ils ont les mêmes attitudes et habitudes que les enfants biologiques de leur âge. Cependant, il agréable de voir qu'ils ont un beau comportement lorsque nous sommes invités ailleurs. Ils sont très polis, respectueux et suivent nos consignes. Jamais ils ne vont défier l'autorité. Par contre, il arrive souvent qu'ils nous contredisent ou remettent en question un fait, peu importe le sujet. Là encore, c'est le fruit de plusieurs années de lavage de cerveau. À nous de les reprogrammer petit à petit, sans "cracher" sur quiconque. C'est toute une délicatesse que nous devons avoir, mais en même temps nous considérons qu'il est hyper important de rétablir les faits et la réalité. 

Enfin, je vous parlais d'Oleg et de sa facilité à parler le français. Cela nous amène à avoir de belles discussions. Vraiment ! Hier soir, je crois que nous avons atteint un sommet. Il était curieux d'avoir les détails sur les causes de notre infertilité. Cela m'a amené à lui parler de notre processus d'adoption, du choix de l'Ukraine, de notre voyage avant de les rencontrer, etc.. Il me confirme en effet que cela fait plusieurs années qu'il priait pour avoir des parents et que bien souvent il s'endormait le coeur lourd. Il m'a ensuite fait une confidence qui m'a bouleversé. Il me donne sa version des faits que les causes de leur placement à l'orphelinat. Selon lui (et j'insiste que c'est ça version), un soir lorsqu'ils étaient au lit, il y a eu une discussion intense dans le couple. Une personne est venue dans leur chambre. Les filles dormaient, mais lui avait un oeil ouvert et se souvient qu'on l'a endormi en lui appliquant un linge sur sa bouche. Il se souvient qu'à son réveil il était dans une ambulance et que le lendemain il faisait son entrée à l'orphelinat. Toujours selon lui, il a appris dès lors que sa mère a été tuée. Je ne vous cache pas que je suis parti à pleurer comme une madeleine tellement son récit faisait du sens et qu'il mettait beaucoup d'intensité dans ses propos. Cependant, Mélissa et moi avons immédiatement pris les avis de jugement en notre possession. Nous avons la confirmation que leur mère vit encore car elle était à la cour en 2012 lors de sa destitution des droits parentaux. Cependant le père n'est en fait pas leur père. Il y a donc une zone trouble entre cette possible agression et leur placement à l'orphelinat. Nous allons devoir élucider le tout. Cela expliquerait le comportement d'Oleg sur beaucoup de niveaux, dont sa phobie de la mort. Quand on dit qu'en adoption on adopte un passé qui peut être difficile, en voici une belle preuve.

Sur ces paroles, il m'a serré TRÈS fort dans ses bras et me dit qu'il remercie Dieu de nous avoir trouvé. C'était une discussion des plus intenses que j'ai jamais eu de ma vie. Voilà des moments qui risquent de revenir souvent avec l'arrivée du langage oral. Ce sont des enfants merveilleux, au passé lourd, mais au coeur immense. Malgré tous leurs défauts (il est normal qu'ils en aient), nous les admirons pour leur résilience et leur ténacité.

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