Le quotidien des enfants adoptés

Voici maintenant presque deux mois que nos enfants fréquentent l'école primaire. Beaucoup de choses se sont améliorées, quelques éléments sont encore à travailler et de rares crises surviennent encore. La fréquence et l'intensité de ces crises s'amenuisent, mais nous gardons en tête que cela fait à peine 5 mois que nos enfants ont débarqué au Canada... Nous leur disons régulièrement que ce sont des champions, des survivants et des êtres incroyables. 

Vendredi dernier, nous avons assisté à une conférence avec quelques amis ayant aussi adopté en Ukraine en même temps que nous (Randy et Maude) donnée par Johanne Lemieux, psychothérapeute et travailleuse sociale spécialisée en adoption internationale depuis de très nombreuses années. Lorsque nous sommes sortis de cette réunion, nous avons soudainement compris plusieurs comportements de nos enfants. Voici les grandes lignes qui sont absolument à retenir pour quiconque connait des enfants adoptés :

  • La vie est injuste : il faut rappeler aux enfants que la vie est composée de nombreuses injustices (pourquoi tu étais seul pendant tant d'année, pourquoi la maladie, pourquoi la pauvreté, etc...), mais que malgré tout cela il a décidé de survivre et de se battre pour en arriver là où il est aujourd'hui. C'est à célébrer le plus souvent possible.
  • Puisque nous avons adopté une fratrie, nous avons adopté des enfants à besoins spéciaux : la dynamique, les liens, les jeux de coulisse, etc... sont des éléments qui augmentent la complexité d'élever et d'accueillir des fratries adoptées.
  • L'enfant adopté ne veut pas être vu comme une victime. Il ne veut pas être pris en pitié.
  • La grande phrase fut : "l'adoption ne guérit pas, elle arrête les dégâts" ce qui en dit long sur le passé et le bagage de ces enfants. L'enfant a donc développé des mécanismes de protection durant toute son enfance.
  • Nous avons tendance comme parents adoptants de ramener nos enfants adoptés dans la normalité des autres enfants. Or, nos enfants ne sont pas des enfants normaux de par leur passé. Ils ne pourront jamais être identiques aux enfants biologiques. Il faut l'accepter et le reconnaitre. Ils peuvent avoir l'apparence, mais quand on gratte au fond d'eux, ils ont de nombreuses blessures qui seront plus ou moins cicatrisées au courant de leur vie.
  • L'enfant adopté requiert un entretien sophistiqué : il faut être hypervigilent, présent et sécurisant tout au long de sa vie. Si vous pensez qu'avoir 3 enfants biologiques requiert de la patience, de l'attention, etc... et bien multipliez tout cela par 2 ou 3 et vous comprendrez le niveau d'entretien requis pour les enfants adoptés.
  • La peur du rejet et la peur de décevoir sont omniprésents : ce sont des enfants qui ont développé des mécanismes pour éviter le rejet ou la déception (ex : rester de marbre, ne pas avoir d'amis, faire des tonnes de dessins ou de surprises pour montrer son amour, faire des crises pour tester le lien de confiance...).
  • Ne jamais garantir à l'enfant qu'il sera toujours heureux avec nous, mais plutôt que nous serons responsables de sa sécurité. Si l'enfant vit une tristesse alors que vous lui avez promis le bonheur, il vous en voudra et son lien de confiance sera affecté.
  • Le lien d'attachement de sécurité est long à développer. L'enfant n'a pas à trouver une solution à tout, c'est papa et maman qui doivent en trouver à sa place. 
  • On ne sait pas ce qu'on ne sait pas... Par contre quand on sait mieux, on fait mieux.
  • Tous les enfants ont deux types d'émotions : les émotions de protection de la vie (tristesse, peur, angoisse, colère...) et les émotions d'amélioration de la vie (joie, amour, amitié, compassion...). Les enfants adoptés ont développé à outrance les émotions de protection de la vie et ont les émotions positives peu développées voire à l'agonie. C'est le travail d'une vie d'essayer de ré-équilibrer leurs émotions.
  • Les enfants ont une immaturité qui les différencie des enfants biologiques. Ils ont un âge socio-affectif de 1 à 3 ans plus jeune que leur âge biologique. Cela créera un frein à leur réseau d'amis, surtout lorsqu'ils arriveront à l'âge de 15-16 ans...
  • 25% des enfants adoptés ont des problèmes d'apprentissage. Ces problèmes peuvent être mineurs et corrigibles dans certains cas. 
  • OMNI (objet manquant non-identifié) : les enfants adoptés ont un "je-ne-sais-quoi" qui leur manque et leur manquera toujours. Ils essaient de combler ce vide en collectionnant des produits, en achetant sous pulsion, en vivant des émotions extrêmes, pensant que ça comblera ce vide... mais en vain... Il faut les accompagner en disant que nous ne pourront combler ce vide et que nous ferons le nécessaire pour qu'il soit en sécurité.
  • Comme parents, nous avons une obligation de moyens (faire tout ce qu'il faut pour accompagner nos enfants), mais pas d'obligation de résultats (nous ne sommes pas responsables de leur passé et des impacts sur son futur).
  • Les mamans sont toujours laissées pour compte avec les enfants adoptés durant les premières semaines, alors que les pères vivent exactement l'inverse. Les mamans ont habituellement un attachement de symbiose avec leur enfant dès les premiers jours... Or les enfants adoptés ont vécu ce lien qui a été par la suite brisé. Les pères développent habituellement un attachement d'exploration et les enfants adoptés recherchent surtout ce lien qui est nouveau et beaucoup plus excitant.

Ces éléments nous ont donc permis de mieux comprendre nos enfants et depuis, nous avons eu de belles discussions profondes avec eux. Mieux les comprendre nous permet de mieux réagir, mieux anticiper et contrôler certaines situations. 

Au niveau scolaire, les enfants se sont très bien intégrés. Macha a de nombreuses amies et elle arrive désormais à lire en français. Rappelons qu'elle était analphabète dans sa langue maternelle ! C'est divin et elle a eu les larmes aux yeux lorsque sa maman lui a fait lire ses premières phrases. Lisa a des tonnes d'amies et adore son enseignante. Elle commence à peine à s'extérioriser et à participer en classe. Elle commence à bien lire en français. Quant à Oleg, il n'a qu'un seul ami (officiel), mais il fait énormément de progrès. Il lit de façon quasi fluide, il adore la géométrie et il participe activement en classe. Même son enseignante est surprise par ses nombreux progrès. Le vendredi, il rentre à la maison et nous exige de faire ses devoirs et leçons pour être tranquille en fin de semaine. 

Durant la semaine, nous faisons l'apprentissage du français pendant environ 30 minutes par jour et par enfant, et nous avons une routine quotidienne qui sécurise beaucoup les enfants. En fin de semaine, on cuisine, on invite des amis et on a beaucoup de plaisirs. Bref, c'est une joie que nous vivons d'avoir ces enfants dans nos vies, même si certains moments peuvent sembler très difficiles à traverser. Leur amour guérit toutes les frustrations et les angoisses... ainsi que beaucoup d'humour et de rires... 

Commentaires (1)

  • Ann Guindon

    Ann Guindon

    14 novembre 2014 à 02:15 | #

    "On ne sait pas ce qu'on ne sait pas... Par contre quand on sait mieux, on fait mieux." Je retiens définitivement cette phrase! Toujours un plaisir de vous lire! Bonjour à toute la famille!! Belles leçons de vie que vous nous donnez!

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